AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

 

 La banalité du mal || PV K. Bowers


avatar
Messages : 57
Pseudo : Le-Fou-Chapelier


MessageSujet: La banalité du mal || PV K. Bowers   Mer 22 Mar - 18:44

La banalité du mal



Questionner le mal, c'était évidemment questionner la nature humaine. Chez l'animal, la notion de bien ou de mal n'intervenait nullement dans le processus quotidien de vie et de survie. Le mangeur se trouvait toujours être le mangé de quelqu'un et aucune règle mise à part celle du plus fort n'entrait en compte. Ni bien, ni mal, simplement la justice donnée à celui qui attrape sa proie avec plus de rapidité que l'autre.
Chez l'être humain, il y avait un petit quelque chose de plus. Un petit grain de sable venu dans l'immense machinerie naturelle et vivante du monde. L'homme avait construit un monde autour de lui. Des écoles pour nourrir un cerveau contenant des systèmes intellectuels davantage développés, des boutiques pour satisfaire le besoin ou le désir et, enfin, comble de l'ironie, des hôpitaux pour continuer une vie vouée à la destruction de la chair. C'était sans doute là le plus grande paradoxe naturel de ce monde. Une espèce capable de s'autodétruire, mais également d'utiliser ses compétences intellectuelles et physiques pour survivre. Une espèce qui avait inventé toute sorte de choses, comme la médecine, les hôpitaux, les remèdes et médicaments dans l'unique objectif de repousser la fatale échéance.

C'était là que la question du mal devenait la plus intéressante. Dans une philosophique systémique telle que le manichéisme, le mal et le bien entraient dans une réflexion qui en définissait les bases.
Mais il y avait sûrement là quelque chose de bien plus réducteur. Un mal qui s'éloigne du bien à l'image de deux pôles opposés incapables de se proposer une solution de réunion. Peu imaginaient le mal découlant du bien, comme deux frères qui, un jour, se seraient mal compris et auraient décidé, sur un malentendu, de prendre leurs distances. Rien de plus tragique que le malentendu, qui vise à oublier une partie de son humanité. Ce mal là, que l'on pourrait différencier de la monstruosité, avait un petit quelque chose de normal, sinon de banal. Si dans le monstre, on retrouve les morceaux de vies brisées attirés par une force polarisante bien trop puissante, dans l'individu attiré par le mal, par l'ombre, on peut encore y voir les débris de l'humanité. On peut encore voir le carrefour qui s'est présenté à l'âme et qui proposait plusieurs voix, dont celle du bonheur. Si la folie est un chemin oublié, le mal en est un autre. Il est un choix, imposé ou non, inconscient ou non, une voie prise sur un coup de tête ou après une succession d'événements déchirants. Il est une humanité qui ne se pose plus les bonnes questions. Une humanité pour qui l'inhumain est devenu banalité. Un être humain ne remettant plus en question ses choix, un être ayant abandonné son humanité et son intelligence. Un exécutant de la banalité du mal.

Dire que Ferdinand Wieder était un monstre serait se tromper. Il n'y avait rien d'exceptionnel en ce petit homme rond, gras, mielleux et excentrique. Il n'y avait rien qui puisse ne pas être combattu. La seule exception se trouvait dans son étonnante capacité à se dupliquer, à cacher ce qu'il y avait de plus noir en lui pour ne faire ressortir qu'une douceur extravagante que tous connaissaient.
Son intelligence était due à une certaine maturité, lui qui avait été obligé de marcher à quatre pattes dans les imposants salons du Manoir Wieder à Berlin, à slalomer entre les politiciens, journalistes, intellectuels, économistes ou banquiers d'affaire invités par son père. Il avait été nourri au biberon de la politique et baigné dans les manipulations dès son plus jeune âge. Son patrimoine génétique était imprégné de politique.
Du reste, les innombrables heures passées dans la bibliothèque familiale avaient eu raison de son enfance et lui donnaient une intelligence hors du commun. Sa culture était telle qu'il s'ennuyait très souvent en compagnie de la plupart de ceux qui composaient le monde. Mais une fois de plus, rien de bien monstrueux, rien de bien rare. Il est à la portée de tout homme de se cultiver et de devenir intelligent.
La monstruosité, elle, épargne la plupart des Hommes.  
En réalité, c'était sûrement la folie qui définissait le mieux cet homme insaisissable. Une maladie mentale dévorante, héritage d'une tare originelle qui se promenait dans le sang des Wieder comme deux amoureux qui se confient leurs sentiments au détour d'un chemin. Une maladie qui l'avait poussé, un soir de printemps, à égorger son propre frère et à faire porter le chapeau à une mère déjà elle aussi bien atteinte par la démence.

Les traces laissées par sa malveillance quotidienne permettaient de le retrouver dans l'Atrium du Ministère de la Magie, tandis que la plupart des londoniens profitaient encore de leur petit déjeuner.
Wieder marchait d'un pas enjoué et élégant, quelques dossiers sous le bras et une canne à pommeau dans l'autre main. Son manteau à capeline donnait l'impression qu'une ombre noire s'avançait sereinement dans ce lieu doré et influent du monde magique. Les gardes de nuit encore présents le saluèrent avec cérémonie, tandis que les bruits des fontaines s'accordaient à ceux de ses chaussures à talonnettes frappant délicatement le parquet poli du Ministère de la Magie Anglais.
Le Directeur du Département de la Justice Magique avait toujours eu l'habitude d'arriver tôt au Ministère et de repartir tard. Cela lui évitait de croiser des personnes qu'il n'avait aucune envie de voir. Mais c'était surtout causé par l'acharnement qu'il mettait à réaliser toutes les tâches qui lui revenaient de mener à bout dans la journée. C'était cette même habitude de travail qui lui avait permis de monter aussi haut dans la hiérarchie de la Chancellerie Magique d'Allemagne puis dans celle du Ministère de la Magie.

De nombreux villages d'Afrique continuaient encore à désigner deux rois. Le premier, le Roi du Jour, et le second, le Roi de la Nuit. Au premier incombait l'importance d'être visible par tous, de rassurer le peuple. Il servait de marionnette puissante que l'on exhibait la journée. Mais le second revêtait les habits de roi pour une tâche bien plus intéressante et complexe. La nuit, il était libre de manipuler, de déplacer les objets, de communiquer avec les esprits, de prendre les vraies décisions importantes pour la tribu.
Wieder avait toujours été un roi de la Nuit.
Le jour, on voyait peu voire pas Ferdinand Wieder. Il recevait ou était reçu. Il était presque impossible de le rencontrer, tant son agenda était rempli par différents rendez-vous. Pour beaucoup d'employés du Ministère de la Magie, il était un nom cité par les journaux ou par les plus puissants. Au fil des années, on l'avait vu passer de Juge au Magenmagot à Président puis à Directeur du Département de la Justice Magique sans jamais véritablement le voir en personne. Il était une araignée à la toile invisible, maniant ses proies délicatement et professionnellement. Une pieuvre froide dans les sombres profondeurs d'un océan endormi, attendant qu'un navire vienne y faire naufrage pour en engloutir tous ses occupants.
Suivi par deux policiers de la Brigade de Police Magique et un Auror, Wieder pénétra dans un des ascenseurs aux portes dorées du Ministère de la Magie.
Un homme, sans-doute un huissier embauché spécialement pour accueillir les différents membres du gouvernement, ouvrit les portes métalliques, ce qui permit à Wieder d'entrer.
Au moment où il les referma, le Directeur du Département de la Justice Magique se retourna. On put voir, juste avant qu'il ne disparaisse, enrobé par un visage rond, des cheveux et une barbe ondulés, un regard empli de froideur et de noirceur.
L'Araignée entrait en chasse.

Au Département de la Justice Magique, Andrew Neeson, secrétaire personnel du Directeur du Département, attendait Wieder de pied ferme.
Du haut de son mètre quatre-vingt cinq, il avait tout pour plaire aux femmes et énerver les hommes. Une barbe de quelques jours finement taillée, un buste laissant apparaître une silhouette fine et légèrement musclée, des jambes élégantes qui semblaient avoir l'habitude de nager ou de courir, le tout dans un costume coupé proche du corps. L'homme, portant fièrement la trentaine, était entièrement dévoué à sa tâche. Fervent admirateur de l'action politique de Wieder, il le suivait depuis que le vieil homme présidait le Magenmagot. Il était la lumière entourant Wieder. Le Ministère avait pris davantage l'habitude de voir Neeson, toujours prêt à faciliter la vie de son chef. Un dévouement que certains moquaient, sûrement par jalousie.
A son dévouement, Wieder répondait par une absolue confiance en cet homme honnête, désintéressé et travailleur. Il était une sorte de fils, le seul en qui il croyait véritablement.

« Bonjour, Monsieur le Directeur.
Bonjour, cher Neeson.
— Voici les différents journaux du matin. Aucun rendez-vous pour votre matinée de travail n'a été annulé ou modifié. Vous recevrez Mademoiselle Bowers dans trente minutes, puis le cabinet se réunira pendant une heure, comme convenu.
C'est parfait.
— Je vous fais apporter votre thé, Monsieur le Directeur?
Avec grand plaisir, mon ami ! Je dois réchauffer cette langue qui me sera bien utile aujourd'hui.
— Très bien, Monsieur le Directeur.
»

Et Wieder entra dans son bureau.
Installé au bout du couloir administratif du Département, le bureau du Directeur du Département n'était, à l'origine, qu'une vaste pièce changeant de taille et de décoration en fonction de celui qui en occupait la place.
Depuis sa nomination, Wieder avait transféré les meubles de son bureau de Président de Magenmagot dans cette place stratégique et influente du Ministère de la Magie. Le mur d'entrée supportait deux imposants tableaux de maître, l'un à droite, et l'autre à gauche. Les deux murs perpendiculaires, celui de droite et celui de gauche, avaient disparu derrière d'immenses bibliothèques remplies de livres, dossiers et objets en tout genre. A gauche, deux fauteuils aux armatures dorées et tissés de noir étaient séparés d'un guéridon et permettaient au propriétaire des lieux de savourer quelques moments de repos. A droite, deux fauteuils et deux grands canapés moelleux offraient une place stratégique aux différents entretiens que Wieder pouvait accorder dans la journée.
Un lieu à l'image de la personne qui l'occupait. Luxueux et propice au travail, il était un cocon protecteur dans lequel Wieder aimait se retrouver.

Quelques minutes plus tard, on vint toquer à la porte du bureau.
Neeson passa la tête et informa le Directeur de la Justice Magique que son rendez-vous était arrivé. Le rideau se levait donc doucement sur Wieder. Le petit homme lui ordonna de ne pas la faire patienter et se prépara à entrer en scène.

Quand la porte s'ouvrit à nouveau, Wieder se leva de son fauteuil, contourna son bureau et s'avança tel un danseur vers son invitée.
Il avait revêtu un costume trois-pièces, composé d'un pantalon et d'un veste de costume de velours rouge-sang. En dessous, il portait un élégant gilet aux arabesques fantaisistes, surplombant une cravate à l'ancienne en soie écrue.
Armé d'un sourire mielleux et affable, il présenta ses doigts parfumés et boudinés à la Rédactrice en chef de la Gazette du Sorcier. Ses yeux semblait pétiller d'excitation.

« Chère Mademoiselle Bowers, c'est un honneur de vous recevoir ici. La voix de Wieder avait un petit quelque chose de mélodieux, comme un acteur habitué à la moduler à son envie. Entrez, entrez, ne restez pas plantée ici après une telle prouesse ! Il gloussa en fermant la porte tout en recoiffant une mèche ondulée qui sortait de sa savante chevelure. J'entends par là que parvenir à s'y retrouver dans un tel labyrinthe tient de la prouesse. Chaque traversée de cet interminable bâtiment est une véritable odyssée. C'est bien pour cette raison qu'il faut avoir un guide, pour ne pas se perdre dans un coin trop ombrageux et dangereux. Des loups rodent, ici ! »

Les derniers mots de Wieder semblait soudainement avoir un autre sens que le premier qu'il semblait vouloir leur donner.
Le petit homme fit un geste vers la zone de gauche du bureau, où les deux fauteuils attendaient leurs futurs occupants. Un plateau fumant de thé avait été posé sur le guéridon par le consciencieux Neeson.

« Installez-vous, je vous prie. Vous prendrez du thé, je suppose? Pour ma part, je ne peux me passer d'un petit nuage de lait. C'est ainsi. Mes origines allemandes m'en veulent à chaque fois mais que voulez-vous... Il est difficile de résister à la gourmandise anglaise, n'est-il pas? Nouveau sourire mielleux. Le vieil homme servit son invitée avant de se servir. La chaleur du thé sembla s'attaquer aux fines parois de porcelaine des deux tasses. Un combat s'annonçait. Très bien. Je vous écoute, très chère. »

La première scène commençait.

_________________

« Wider, en ancien allemand Widar ou Widari, signifie "contre", "face à", parfois "envers". Et il lançait des exemples en l'air: Widerchrist, "antéchrist"; Widerhaken, "crochet, croc"; Widerraten, "dissuasion"; Widerklage, "contre-accusation", Widernatürlichkeit, "monstruosité" et "aberration". Tous ces mots lui paraissaient hautement révélateurs. » R. Bolaño, Etoile distante
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

avatar
Messages : 47


MessageSujet: Re: La banalité du mal || PV K. Bowers   Dim 26 Mar - 17:40

banalité du mal

tomorrow is another day and you won’t have to hide away. you’ll be a man, boy. but for now it’s time to run.


Etrange. Depuis que Ethan s'en était allé pour faire le tour du monde, ma routine quotidienne semblait être bouleversée. Moi, la prêtresse de l'organisation, j'en venais même à perdre des documents importants, et m’emmêler les pinceaux dans mon emploi du temps. La logique aurait voulu que ne plus avoir mon boulet de frère dans les pattes me faciliterais la vie, mais la logique semblait avoir été défiée par une force encore inconnue de tous. Maintenant que ni Ethan, ni son lourdeau de meilleur ami ne lézardait à la maison, mes habitudes étaient perturbées. A croire que j'avais pris ses deux abrutis en compte dans tout mes plannings, prévoyant à l'avance les conneries qu'ils auraient pu faire. Maintenant que je n'avais plus aucun obstacle, voilà que je me les créeais moi-même en paumant mes papiers. Toute mon interview, préparée soigneusement des semaines à l'avance, disparue.  Alors oui, ce n'était pas la fin du monde, je me souvenais des grandes lignes, et je pourrais toujours improviser. J'aurais simplement préféré me montrer un tant soit peu professionnelle pour un rendez-vous aussi important que Mr. Wieder. Je jetais un coup d'oeil à ma montre, les aiguilles dorées m'indiquaient qu'il était temps de me mettre en route. C'était donc à contre coeur que j'abandonnais les recherches. Une fois ma veste enfilée, j'attrapais mon grand sac à main en cuir posé sur le sol avant de sortir en trombe de l'appartement. Dire que j'avais mis la baraque à feu et à sang pour du vent, que je devrais tout ranger en rentrant, et que c'est peut-être en rangeant que je trouverais ma paperasse. Une fois que je n'en aurais plus besoin, évidemment.

Le ministère de la magie. J'en venais presque à me demander si je ne passais pas plus de temps ici que dans les locaux de la gazette, ces derniers temps. Tout semblait graviter autour de ce bâtiment. Les événements, les gens importants, mon interêt, tout. Plus encore, mon estomac se nouait chaque fois que j'en franchissais les portes, espérant, ou craignant, de croiser Mr. Powell au détour d'un couloir. J'avais bien merdé avec lui.

Un guide m'avait été attribué à l’accueil afin que ce dernier m'escorte  jusque dans les bureaux de Ferdinand Wieder, directeur du departement de la justice magique. Cela me faisait doucement rire. Après toutes les fois où j'étais venue fouiner dans le coin, je connaissais certainement mieux cet endroit que la moitié des employés qui y travaillaient. Malgré tout, je lui suivais sans broncher, traversant les étages à l’affût de visages connus, oreille tendue. Sur le chemin, plusieurs personnes me saluaient avec de grands sourires. Bart de la régulation des créatures magiques, Maggie la secrétaire bavarde, et d'autres que je ne connaissais ni d'Eve ni d'Adam. Certains, méfiants, avaient préféré se détourner sur mon passage. Il y avait rarement d'entre deux quant au comportement des gens à mon égare. La dualité du métier de journaliste, supposons.
C'était finalement devant la porte ornée du nom de Mr. Wieder, que mon périple prenait fin. Je remerciais alors mon escorte avant de pénétrer dans la pièce où se jouerait, ou non, le succès du prochain numéro de la Gazette du sorcier. Si je devais décrire en trois mots l'homme qui m'y accueillait, ce serait très certainement "grassouillet", "extravagant" et "chaleureux". Un personnage à l'allure charismatique, en quelques sortes, inspirant la sympathie dès la première rencontre. Je lui retournais les salutations, le gratifiant d'un grand sourire tandis qu'il m'invitait à m'asseoir.

— Parvenir à s'y retrouver dans un tel labyrinthe tient de la prouesse. Chaque traversée de cet interminable bâtiment est une véritable odyssée. C'est bien pour cette raison qu'il faut avoir un guide, pour ne pas se perdre dans un coin trop ombrageux et dangereux. Des loups rodent, ici !

Si des loups rodaient par ici, il me semblait qu'un renard n'aurait aucun mal à les leurrer. Du moins, c'était ce que mon égo me poussait à croire. J'acceptais volontiers la tasse de thé, avant de laisser échapper un léger rire à sa remarque. La gourmandise, qu'elle soit anglaise ou non, se lisait parfaitement chez lui. (OH CA CLASH.) Je le remerciais une fois servie, puis je sortais mon matériel du sac. Dictaphone, bloc note, stylo bille. J'avais abandonné les plumes depuis bien longtemps. C'était une perte de temps et d'energie de les tremper encore et encore dans l'encre pour quelqu'un qui, comme moi, avait besoin de prendre des notes rapidement.  

— Très bien. Je vous écoute, très chère.
— J'éspère que vous ne voyez pas d’inconvénient à ce que j'enregistre cette conversation. Je préfère me concentrer sur le moment présent, plutôt que de prendre des notes à tout va. Je lui montrais le dictaphone avant d'appuyer sur le bouton d'enregistrement dans un petit "bip".

Je n'utilisais pas cet appareil à chacune de mes interviews, mais il fallait admettre que Ferdinand Wieder semblait être particulièrement loquace. Il valait mieux pour moi de garder cette conversation sur cassette plutôt que de n'en perdre ne serait-ce une miette. De cette manière, je pourrais l'écouter une fois chez moi, me permettant ainsi de citer au mot près le politicien dans mon futur article.  Dictaphone sur la table, stylo et bloc note en main, j'étais prête. C'était avec une voix suave que je lui posais ma première question.

— Avant toute chose, nos lecteurs meurent d'envie de savoir : comment un personnage tel que vous s'est hissé jusqu'au somment du departement de la justice magique? Racontez moi, je me penchais vers l'avant pour l'écouter, dévoilant ainsi mon interêt pour ses paroles.  

Question suivante.

— Qu'est ce qui à motivé votre choix de garder le poste de président du Magenmagot? Pourquoi ne pas élire quelqu'un d'autre pour vous succéder.

Mes yeux brillaient soudainement d'une lueur vive. De mon point de vue, je trouvais ça tout à fait acceptable qu'il ait gardé ce poste. Pour quelqu'un d'ambitieux, il n'y avait rien d'anormal à ça. Cependant, ce sujet avait éveillée une certaine critique chez le peuple magique et je trépignais déjà à l'idée d'avoir une réponse à ce sujet.

made by LUMOS MAXIMA

_________________
until the love runs out
the same smile every day, the sirens calling away, this mean so much more. the floating boat is carrying me, and i can live my story differently. (⚡) le chant des sirènes.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

avatar
Messages : 57
Pseudo : Le-Fou-Chapelier


MessageSujet: Re: La banalité du mal || PV K. Bowers   Mer 29 Mar - 21:43

Il y avait toujours chez Ferdinand Wieder le souci de bien faire. Que chaque tâche entreprise produise des résultats parfaits, qu'on ne pouvait remettre en question qu'en les améliorant encore plus. Il avait acquis un certain sens du long terme, ce qui en faisait un être patient et acharné. Il avait ainsi une façon particulière de faire de la politique. S'il enchaînait les dîners et les soirées mondaines, c'était pour consolider son entourage, prendre auprès de lui quelques jeunes loups supprimables au besoin tout en s'assurant d'avoir une garde rapprochée surprotégée par les ambitions de quelques téméraires. Le temps faisait son oeuvre et Wieder avait grimpé les échelons petit à petit, son idéologie sous le bras.
Au fils des années, il était passé de l'ombre d'un politicien allemand à numéro trois du Ministère de la Magie Anglais. Certains politologues le jugeaient même plus influent que le Ministre lui-même et lui prédisaient un destin fait de pouvoir et de primauté.
Wieder, lui, semblait toujours s'étonner de ces postes qu'on offrait aux idées. Ce qu'il cherchait, avant tout, c'était d'être à la meilleure place pour avoir le plus de possibilités dans sa réforme de la société. Et si, officiellement, ses idées étaient conservatrices, officieusement, elles étaient dangereusement racistes et criminelles. La seule différence, c'était bien que tout le monde ignorait l'allégeance de Wieder au Seigneur des Ténèbres.

Cela venait, avant tout, d'une mère défaillante et absente. Française d'origine, Antoinette Wieder avait été forcée d'épouser le père de Ferdinand après une soirée plutôt violente où la jeune femme avait vécu la désagréable expérience du viol. De Sang-Pur, comme son violeur fou mais célèbre et fortuné, elle en était tombée enceinte. Les valeurs aristocratiques prévalant, il avait fallu marier les deux jeunes gens. De ces trois expériences, entendons ici le viol, le mariage forcé et l'accouchement, Antoinette Wieder en avait retiré une solitude profonde et une importante maladie mentale. Recluse dans sa chambre, elle ne s'était à peine rendue compte que corps avait donné naissance à un second fils Wieder.
Si l'aîné avait été élevé par le père, comme le voulait la tradition familiale, Ferdinand avait grandi entre les mains de sa grand-mère paternelle, reléguée au rôle de mère. Mais le cadet Wieder n'avait eu de cesse d'essayer de capter l'attention de sa mère, de chercher à la rendre fier de ce second fils. C'était bien de là que lui venait ce perfectionnisme acharné. La volonté de bien faire, chez Ferdinand Wieder, laissait voir une enfance meurtrie par le manque de reconnaissance.

De fait, et c'était bien pour cette raison que Wieder avait réussi à s'élever aussi haut et aussi longtemps, ce n'était pas pour sa propre carrière personnelle qu'il avait de l'ambition. Ses idées demeuraient le moteur de son action quotidienne. Persuadé d'être une sorte d'envoyé de la Sorcellerie, il s'acharnait à s'oublier pour mieux mettre en place une société Sûre et Juste, prête à protéger la Magie. C'était là l'explication de son absence à lui-même, cette distance avec ses propres sentiments. Wieder ne vivait plus que par ses idées, noyant ses peurs et ses envies dans le vin, les cigarettes, les dîners et la lecture. Il était un désincarné, une statue qu'il déguisait chaque jour pour maintenir l'illusion. Un dissimulé du monde vivant, prêt à tout les subterfuges pour qu'on n'atteigne pas le dernier rempart de son âme. Ses idées étaient tout ce qui lui restait dans un monde qui ne l'avait jamais compris. Inadapté social, Wieder jouait des codes de la société pour mieux les contrôler. C'était sa manière de sa rassurer et d'éloigner les plus dangereux Hommes de son coffre secret.
Il était une sorte de Sorcier au coeur velu, nouveau personnage qui aurait de quoi intéresser des psychomages passionnés de Beedle le Barde.

Quand la journaliste s'installa devant lui, son regard froid plongea dans celui de la jeune femme.
Il avait toujours trouvé les femmes esthétiquement belles. Il aimait s'imprégner de leurs odeurs, dans la rue, dans les magasins, dans des dîners. Celles-ci le réconfortaient, lui permettaient de quitter le monde quelques instants, et de le livrer à quelques assassins d'aube. Mais jamais il ne les avait désirées. Elles étaient comme un sanctuaire, une réminiscence d'une sensation enfantine et agréable.
En revanche, la beauté qui le faisait sortir hors de lui-même émanait des hommes. Il y trouvait dans leur peau, leurs poils, leur musculature, dans la voix rauque de certains et tremblante d'autres une source de plaisir inestimable. Ils étaient le père qu'il n'avait jamais eu, l'homme parfait. Il y cherchait la sécurité qu'il n'avait jamais eu, de même qu'il cherchait en eux une image qu'il aurait un jour aimait voir en se regardant dans le reflet. Laid, disgracieux et gras, Ferdinand contemplait le mâle afin de ne plus penser à lui et à son propre physique. Il vivait aux dépens de cette beauté masculine qui l'emprisonnait encore plus dans sa cage dorée. Dévoré par son désir, il s'en voulait encore plus de ne pas correspondre à ce père à qui il voulait tant ressembler. Wieder, à travers cette image masculine désirée, courait après sa propre place dans le monde.
Il l'ignorait, mais c'était dans cette course effrénée après lui-même que toute sa beauté apparaissait.

Ainsi plongé dans ce regard, Wieder tira une nouvelle bouffée de cigarette. Le temps de quelques secondes, celui que prit la jeune femme pour installer son matériel, Wieder s'échappa. La cigarette semblait pouvoir tout retirer en lui, toute l'angoisse de sa propre image face à une étrangère. Ainsi reclus dans son trou, cet imposant, cultivé et doré bureau, Wieder s'était forgé une muraille que peu franchissaient.
Il lui fallait donc toujours un temps d'adaptation. Le temps que l'acteur s'imprègne de sa persona et qu'il joue son meilleur rôle. Quelques minuscules secondes aux yeux du monde, mais une éternité pour une âme habituée à jouer avec les masques.

« Chère Mademoiselle... Wieder s'arrêta quelques instants et contempla l'objet qu'elle venait de mettre en marche pour l'entretien. Une violente envie de le prendre, de le noyer dans le thé et de jeter la tasse contre un mur partit de son système nerveux et sembla courir dans ses membres. Sa voix suave et mielleuse reprit le dessus. C'est une véritable aventure à laquelle vous semblez vouloir participer, très chère ! Comme un acteur qui sait où marquer du temps, il prit une profonde inspiration. C'est par la force des idées que je me suis hissé dans cette société complexe. J'ai toujours pensé qu'il fallait élever le débat politique à autre chose que des personnalités ou à des personnages, comme vous le dites si bien. J'ai une légère tendance à l’œcuménisme et j'avoue sans rougir être un grand lecteur des philosophes stoïciens ! Le petit et rond Wieder gloussa. Je considère la politique comme dépassant les salons ministériels et s'imposant à chaque citoyen ayant l'envie de s'en saisir. Je me vois donc comme l'un d'eux. Le reste n'est qu'anecdote ! Conseiller juridique du Ministre des Affaires Etrangères de la Chancellerie Magique d'Allemagne, j'en suis rapidement devenu le directeur de Cabinet. Lorsqu'il a été élu Chancelier, je suis devenu Vice-chancelier et Ministre des Affaires Etrangères. Une fonction passionnante. Vous qui êtes une consciencieuse journaliste, vous avez dû voir que j'ai obtenu un Doctorat en Droit Administratif International et ai été Ambassadeur d'Allemagne après mon mandat de Vice-Chancelier. J'ai par la suite demandé à intégrer le Magenmagot Anglais, en devenant Juge chargé des Affaires Diplomatiques. Le reste de mon parcours vous le connaissez, bien évidemment. »

Le petit homme marqua une pause.
Il s'empara avec délicatesse de sa tasse de porcelaine et la porta à ses lèvres roses et enduites de manipulation. Son regard froid ne s'attacha, pendant quelques secondes, qu'à vérifier que l'acte primaire du contact entre le liquide et la bouche s'effectuait convenablement et ne risquait pas de venir entacher la journée et la magnifique veste en velours du Directeur de la Justice Magique.

« Face aux récents événements, je suis persuadé que l'action internationale gagnerait à s'intensifier. D'où je suis, il est difficile de mettre en place des traités d'union entre les pays qui assureraient la sécurité physique et idéologique des Sorciers. Nos valeurs magiques sont remises en question. Il importe que l'entière communauté Sorcière se mobilise. C'est cette notion chère aux stoïciens de cosmopolitisme. Sortir de sa propre nation pour rejoindre la globalité, l'intelligence mondiale. Les stoïciens, chère Mademoiselle, considéraient l'exil comme envisageable seulement si l'Homme sort de la raison universelle. S'il quitte l'intelligence collective et cosmopolite. Et je ne puis qu'être en accord avec ces idées. Et comme homme politique allemand, comme ambassadeur d'Allemagne en France, puis comme homme politique anglais, j'ai la certitude qu'une union plus solide entre les nations magiques permettra au monde de se stabiliser. »

Mangemort, Wieder avait bien évidemment l'intention de se servir de son influence à une échelle bien plus grande que celle de l'Angleterre.
Grand admirateur de Grindelwald, il s'était tissé un réseau européen de plus en plus cohérent et solide. Passé par la France, l'Allemagne et l'Angleterre, Wieder s'était fait un nom dans les salons diplomatiques. D'ailleurs, longtemps le Ministre de la Magie Anglais avait hésité à le nommer Directeur du Département de la Coopération Magique Internationale.
De même, à travers son important réseau mondial d'espions, Wieder avait des tentacules, des yeux et des oreilles partout.

A la seconde question, ce ne fut pas la tasse mais la pièce entière que Wieder eut envie de détruire.
Il n'en montra aucune trace, buvant délicatement une de son thé tandis que le jeune femme attendait une réponse.

« Vous dire que je ne suis pas surpris par votre question serait vous mentir, très chère. Dans nos institutions, peut-être désuètes à vos yeux, c'est le Directeur du Département de la Justice Magique, en accord avec le Ministre de la Magie, qui nomme le Président du Magenmagot. Plusieurs fois dans l'histoire de ce pays la charge a été confiée au Directeur du Département. Pensez à Croupton, par exemple. Il se trouve que, dans mon cas, j'ai trouvé plus sain de garder la présidence le temps de trouver un successeur capable de m'épauler dans ma tâche. Justice et Sécurité doivent s'entendre à merveille pour lutter contre l'obscurantisme. Aussi souhaite-je ne pas confier cette mission au premier venu. La cohérence et la confiance demandent du temps. »

Wieder ponctua sa dernière phrase avec douceur et miellerie. Elle semblait s'être perdue dans les odeurs de lavande que le doucereux politicien dégageait.
Un nouveau sourire vint déformer sa fasse livide, grasse et onctueuse.

_________________

« Wider, en ancien allemand Widar ou Widari, signifie "contre", "face à", parfois "envers". Et il lançait des exemples en l'air: Widerchrist, "antéchrist"; Widerhaken, "crochet, croc"; Widerraten, "dissuasion"; Widerklage, "contre-accusation", Widernatürlichkeit, "monstruosité" et "aberration". Tous ces mots lui paraissaient hautement révélateurs. » R. Bolaño, Etoile distante
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

avatar
Messages : 47


MessageSujet: Re: La banalité du mal || PV K. Bowers   Mer 12 Avr - 14:30

banalité du mal

tomorrow is another day and you won’t have to hide away. you’ll be a man, boy. but for now it’s time to run.


Bla, bla, et bla. Je prenais de rapides notes tout en écoutant son monologue attentivement. N'importe qui pourrait trouvé réponse à la question "comment en est-il arrivé là" en fouillant un peu les archives. Ce qui m'intéressait moi, c'était comment cela était arrivé de son point de vue. "La force des idées". Je soulignais ces mots sur mon bloc note, convaincue qu'ils seraient plutôt accrocheurs dans mon futur article.

— Vous dire que je ne suis pas surpris par votre question serait vous mentir, très chère. Dans nos institutions, peut-être désuètes à vos yeux, c'est le Directeur du Département de la Justice Magique, en accord avec le Ministre de la Magie, qui nomme le Président du Magenmagot.

Hautain. C'était un trait de caractère que je pouvais déceler chez lui, sous ses multiples couches sirupeuses. Je n'étais pas assez idiote pour ne pas comprendre les sous-entendus, et sûrement le savait-il. Sinon, pourquoi se donner la peine d'en faire? Malheureusement, je n'étais pas là pour jouer la subtilité, mais pour faire une bête interview. Je gardais la subtilité pour les recherches intéressantes, voir perilleuses. Ou encore, pour me faire une place dans les relations de personnalités importantes. Wieder en faisait partis, bien évidemment. Seulement, l'homme politique semblait être tellement axé sur le "bon parraître" qu'il serait difficile pour lui d'agir autrement qu'avec courtoisie. Du moment que l'on ne se déclarait pas une guerre ouverte, nous entretiendrons un bon relationnel publique. Après tout, il savait certainement que la presse pouvait être une arme redoutable.

—Vous dire que je ne suis pas surprise par votre réponse serait vous mentir, très cher, répondais-je ironiquement en reprenant ses mots. Bien qu'il s'agisse d'une contre-attaque, mes paroles sonnaient comme une blague légère et amicale.
Entre nous, je m'attendais à ce qu'un homme de votre envergure, avec un tel pouvoir, soit bien plus enclin à l'ambition personnelle. Pourtant, vous semblez parfaitement dévoué à notre communauté magique. Est-ce aussi par dévouement à notre communauté magique que vous convoitez la place de Manitou suprême de la Confédération internationale des sorciers? Quels sont vos plans, dans le cas où la place vous reviendrait?

"Entre nous". Malheureusement, nous n'étions pas "entre nous" puisque cette conversation ferait l'objet d'un article dans la Gazette du sorcier. Alors évidemment qu'aucun homme politique ne se serait amuser à dire que ses actions n'étaient dûes qu'à un besoin de tout controler. Je trouvais ça bien dommage, d'ailleurs. Cela aurait donné une dimension particulièrement interessante au personnage de Wieder que j'aurais su apprécier. Mais non. Il semblait irréprochable en tout point. Pourtant, s'il ne l'était pas, il serait susceptible de prendre mes dernières paroles comme attaque à son ego. Dans le cas contraire, cela sonnerait comme le compliment que je voulais faire parraître. "Oh, quel grand homme qui ne succombe pas au pouvoir ! Quelle belle âme !". Quelle blague. Je doutais fortement que qui que ce soit dans ce ministère soit irréprochable en tout point. Mais j'aimais l'idée de laisser le bénéfice du doute.

made by LUMOS MAXIMA

_________________
until the love runs out
the same smile every day, the sirens calling away, this mean so much more. the floating boat is carrying me, and i can live my story differently. (⚡) le chant des sirènes.
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

avatar
Messages : 57
Pseudo : Le-Fou-Chapelier


MessageSujet: Re: La banalité du mal || PV K. Bowers   Lun 17 Avr - 14:11

Elle avait de la répartie. C'était un bon point de marqué.
Wieder avait connu les journalistes dès qu'il avait appris à marcher. Toujours invités aux soirées et dîners mondains des Wieder, les journalistes allemands étaient devenus des habitués de cette famille. Certains s'étonnaient même qu'aucun des deux enfants ne soit devenu un jour journaliste. Chez les Wieder, ils étaient les meilleurs représentants de cette alliance entre pouvoir et média. Une alliance tacite, parfois dangereuse sinon excitante, qui sous-entendait un soutien mutuel particulièrement éloigné des véritables préoccupations populaires. Il en fallait beaucoup pour parler de complot, mais peu pour comprendre que ce qui se jouait dans les hautes sphères du pouvoir n'avait aucune conscience de la réalité de vie de bien des Sorciers.
De fait, ils étaient comme des compagnons de route avant même que Ferdinand n'apprenne à parler. Il n'y avait, ainsi, rien d'étonnant que le petit homme réussisse si bien à communiquer avec la presse. C'était comme s'il avait appris à écrire, à parler correctement et à lire avec et grâce aux journalistes. Leur présence faisait partie de l'apprentissage du bébé politicien qu'il était à l'époque.
Et, depuis, il ne s'en était jamais vraiment séparé. Les anciennes soirées à Berlin avaient continué à Londres, sous l'égide d'un Ferdinand Wieder encore plus éclectique. Aux entrepreneurs, boursiers et politiciens, il avait ajouté des intellectuels, des commerçants, des scientifiques, des héritières seules avec leur fortune, des aventuriers, des sportifs, des artistes ou quelques professeurs de Poudlard. Mais les journalistes, eux, étaient toujours présents. Et celle-là même qui se tenait devant lui pourrait bien un jour entrer dans le cercle d'intime de cette Araignée aux amitiés difficiles et rares.

Il était souvent malaisé de prévoir la réaction de Wieder. La maladie mentale qu'il ne soignait désormais plus le dévorant davantage, ses réactions pouvaient être électriques ou tout à fait mielleuses. Il ne fallait y voir qu'une incapacité à faire confiance et à comprendre entièrement les règles d'une société qu'il jugeait cruelle et hypocrite. Paradoxe, puisqu'il était lui-même l'un des grands manipulateurs de ce même système dont il avait appris les règles mais qu'il trouvait sensiblement absurdes.
Aussi, deux types de réactions étaient légitimement à prévoir, au vu de celle de son invitée. Si Wieder s'entourait de personnalités de la presse, il n'accordait que peu d'entretiens. Et tout ne tenait finalement qu'à la véritable raison de cette rencontre. Si Bowers n'était considérée que comme une journaliste, il aurait invoqué son droit au silence et aurait fait en sorte qu'aucun article ne soit publié. Il n'y avait, évidemment, aucune justification de fond à une telle réaction. La question était entièrement légitime. Une telle réaction aurait été, toutefois, tout à fait normale au vu de la personnalité du Directeur de la Justice Magique. Or, Bowers n'était pas ici en tant que simple journaliste. Il voulait se rapprocher d'elle, mais également qu'elle se rapproche de lui.
La réaction qui en découla en fut la preuve.

« Vous voilà bien informée ! Le gras et petit homme se mit à glousser, remuant sa barbe et son ventre rond comme un grand-père qui s'amuse devant ses petits enfants. Une telle complicité sociale ne saurait se passer d'une vraie initiation, chère jeune dame. Je suppute que, puisqu'il vous faut une réponse, je me dois de vous la donner. Je le ferai tout volontiers, mais vous n'aurez pas le choix de venir samedi soir dans mon hôtel particulier. J'enverrai une invitation à la Gazette où tout sera indiqué pour que vous puissiez venir. Je reçois justement les ambassadeurs d'Allemagne, de France et des Etats-Unis de la Confédération Internationale de la Sorcellerie. Je suis certain que vous entretenir avec eux vous apportera des clés d'informations. Et puis, nous recevrons des membres de l'orchestre philharmonique magique de Londres ! Saviez-vous qu'ils n'ont pas donné de concert depuis six mois? Restrictions budgétaires absurdes, si vous voulez mon avis. Il nous tarde d'avoir en ces lieux un Département de la Culture et des Arts Magiques. N'est-il pas? »

C'était un art que de manipuler la parole.
Wieder avait le don de prendre le fil d'une conversation, de le rendre si mielleux qu'il en glissait des doigts des autres protagonistes en jeu. Ainsi, il prenait les rênes et menait la conversation là où bon lui semblait. C'était de cette manière qu'à l'instant, il avait réussi à inviter Bowers dans son cercle mondains d'intimes tout en l'amenant sur le sujet d'une restructuration administrative du Ministère. Et il n'avait, pour le moment, aucunement répondu à la question de la journaliste.
C'était une autre manière de mener le jeu, de conduire la confrontation. Il y répondrait quand bon lui semblerait, tandis que le cerveau de la jeune dame traiterait encore des informations qu'il venait de lui donner. Il tenait la barque, aurait dit sa grand-mère. Ou était-ce la barre?

La démission de Dumbledore avait fait grand bruit dans l'opinion, mais n'était qu'un secret de polichinelle à la Confédération. Bien que Wieder n'y avait plus de fonction officielle, contrairement au temps où il avait été Ambassadeur d'Allemagne en France ou Ministre des Affaires Etrangères, il avait gardé de nombreux contacts avec cette institution historique et influente. Des contacts officiels, qui n'en avaient que peu dit sur la démission du directeur de Poudlard, afin d'éviter les candidatures potentielles, et des contacts secrets. Ses petits oiseaux l'avaient donné informé il y avait de cela quatre mois que la démission de Dumbledore était actée. Et bien que le vieux sorcier, malin comme un singe, ne fût jamais devenu politicien, il en avait toutes les qualités. Sa démission était préparée et avait mijoté des mois pour intervenir au bon moment. Une habile tactique qui centrait la lumière sur sa personne et sur son école, qui avait pour fin de montrer que Poudlard était sûrement un cocon bien plus sécurisant et protecteur que l'entière Confédération Internationale de la Sorcellerie.

Mais qu'importait. Wieder en avait fait son arme. En démissionnant, Dumbledore ne terminait pas le mandat de six ans qui lui avait été confié. Et comme le voulait la tradition, c'était avant tout à un pays que l'on confiait le poste de Manitou Suprême, non à un homme en particulier. Et même si un nouveau mandat de six ans se mettait en place, cette dernière revenait tout de même à une figure du Royaume-Uni.
La candidature du Directeur de la Justice Magique devenait ainsi naturelle. En quelques jours, Wieder avait laissé les différents réseaux faire leur preuve et leur jeu d'influence. Légitimement, c'était au Ministre de la Magie, deuxième figure forte après celle de Dumbledore, de présenter cette candidature. Après avoir dirigé un pays, diriger une Confédération Internationale n'était que le point d'aboutissement d'un parcours politique gouvernemental. Une sorte de système en poupées russes, où on partait de simple employé pour terminer à la tête d'une importance organisation.
Mais Powell n'avait jamais eu une quelconque ambition internationale. Et bien que quelques conseillers zélés se fussent employés à tenter de convaincre le Ministre de la Magie, il avait finalement refusé de présenter sa candidature, bien conscient qu'un prédateur plus important l'attendait au tournant.

« Pour répondre de manière officielle et claire à votre question, j'ai déposé ma candidature hier matin pour présider la Confédération Internationale de la Sorcellerie. Je serai auditionné demain et vous savez tout naturellement que les processus de nomination ne sont pas les mêmes que lorsqu'il nous faut choisir un Ministre de la Magie ou un Directeur de Département. Le tout se fait selon un protocole bien huilé qu'il nous faut respecter. En d'autres termes, c'est à la Commission chargée d'évaluer les candidatures qu'il faut que j'étaye mes nombreuses propositions et non à la Presse. »

C'était une réponse en queue de poisson.
Wieder était, très certainement, le futur Manitou Suprême de la Confédération Internationale de la Sorcellerie. Aucun autre anglais n'avait fait le choix de présenter une candidature concurrente à celle du Directeur de la Justice Magique. Tous, dans les milieux politiques anglais, étaient bien conscients que l'expérience de Wieder en matière de politique internationale était telle qu'il était difficile de rivaliser.

« En revanche, je peux vous en dire plus sur ma vision des politiques publiques à conduire. Le petit homme eut un sourire doucereux qui précéda la mise en bouche délicate et onctueuse de sa cigarette. Il tira une bouffée sur le bâton myrtreux de tabac et en recracha le blanc et volatile contenu avant de reprendre la parole. Si le Ministre Powell m'a proposé de prendre le poste de Directeur du Département de la Justice Magique, c'est bien parce que je n'ai jamais caché qu'il fallait structurer notre société avec davantage de Sécurité et de Justice. Trop longtemps nos gouvernements ont été laxistes. Et en tant qu'ancien Vice-Chancelier Magique d'Allemagne, je peux vous dire que le modèle allemand, bien plus conservateur, fait ses preuves. La voix de Wieder était douce, bien maniée et réconfortante. Il parlait avec une certaine musicalité suave qui donnait l'envie de passer des heures à l'écouter. La Sorcellerie n'est pas la soeur jumelle du monde Moldu. C'est un fait scientifiquement prouvé. Aussi, nos lois ne peuvent être les mêmes et nos mondes doivent être séparés. C'est le premier point sur lequel je suis intransigeant dans ma vision politique du monde. De fait, en découle un second point qui est, à mon sens, lié à l'état sécuritaire actuel du monde. Des dissensions graves se font ressentir en Angleterre, mais également dans d'autres pays. Pour des raisons économiques certaines, et parfois même une volonté de domination sociale, quelques gouvernements ont marqué la volonté de s'ouvrir aux Moldus, créant un trouble dans leur société et faisant monter les groupuscules extrémistes. La société se fracture seulement si les Lois ne font pas en sorte de la solidifier. A mon sens, donc, la Confédération Internationale de la Sorcellerie doit s'attacher à réunifier la Sorcellerie dans un modèle autosuffisant qui ne s'habille pas du manteau de l'hypocrisie en prétendant s'ouvrir aux Moldus par simple curiosité. »

Il y avait, derrière ce discours ouvertement conservateur, une manipulation idéologique finement travaillée par Wieder.
S'il avait mis autant d'années à monter dans les échelons de la société, et s'il avait souhaité ne pas se contenter d'un si haut poste à la Chancellerie Magique d'Allemagne, c'était bien parce que le Seigneur des Ténèbres lui avait confié la mission de réformer idéologiquement l'Angleterre. Une réforme lente et ralentie par le fait que les Bourbistes étaient encore majoritairement au pouvoir.
Cependant, Ferdinand avait réussi, au fil des années, à durcir son discours. Petit à petit, en Angleterre, il avait imposé sa voix. Et toute renonciation devant le Mal n'est que la porte ouverte vers la destruction. En acceptant les propos très conservateurs mais enrobés de miel de Wieder, l'Angleterre avait ouvert la porte à une idéologie qui, si elle était bien orchestrée, mènerait à l'établissement d'une dictature Puriste. Les échelons du Mal n'ont besoin que d'une faille. Faille que Powell avait créée en nommant Wieder à la Justice Magique.


« De fait, et je me base sur des travaux sociologiques et scientifiques solides, inutile que je vous renvoie à quelques références connues puisque vous avez dû les étudier, il est naturel que la Sorcellerie soit, selon les périmètres de la force et de la puissance, supérieure au monde Moldu. L'Humanité est égale devant les choses du monde vivant, mais la Sorcellerie apporte des clés que le monde Moldu ne pourra jamais posséder. De ce constat, nous pouvons en tirer deux attitudes. Soit nous choisissons de partager ces clés avec ce monde, pour des raisons éminemment démagogiques et économiques, soit nous choisissons de nous en servir pour nous protéger. Mon choix est évidemment le second, dans la mesure où l'histoire et les études anthropologiques ont prouvé que le monde Moldu se méfie de toute forme de Sorcellerie. D'où l'établissement des lois qui entourent le Secret Magique. En somme, je remarque une forme de duplicité délétère qui joue à la fois sur la préservation du Secret Magique et l'ouverture au monde Moldu. Cette duplicité doit prendre fin le plus rapidement possible. Sinon, il est assuré que notre Civilisation implosera. »

Nouveau sourire mielleux.
Il ne restait plus que deux choix pour Bowers. Soit elle transmettait les propos de Wieder à travers un article finement écrit et se rendait samedi soir à l'Hôtel Wieder dans l'objectif de gagner en importance et en moyens, soit elle se heurtait à une idéologie qui ne pouvait plus être stoppée à cette échelle de l'influence et de l'opinion.

_________________

« Wider, en ancien allemand Widar ou Widari, signifie "contre", "face à", parfois "envers". Et il lançait des exemples en l'air: Widerchrist, "antéchrist"; Widerhaken, "crochet, croc"; Widerraten, "dissuasion"; Widerklage, "contre-accusation", Widernatürlichkeit, "monstruosité" et "aberration". Tous ces mots lui paraissaient hautement révélateurs. » R. Bolaño, Etoile distante
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur

Contenu sponsorisé



MessageSujet: Re: La banalité du mal || PV K. Bowers   

Revenir en haut Aller en bas
 

La banalité du mal || PV K. Bowers

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1

 Sujets similaires

-
» Logan J. Lewis ► Ben Bowers
» L. ENYA COBB-BOWERS ı jennifer morisson
» SEAN GARETT ► Ben Bowers.
» Noham M. Bowers • "We're going back where we belong"

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
All was well ϟ :: Londres & ailleurs :: Le Ministère de la Magie :: Département de la justice magique :: Bureau de Ferninand L. Wieder - Directeur-